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Je plonge mon corps dans cette nappe épaisse et lourde. Je connais ce son, des bribes de souvenirs remontent : Vangelis "The Bounty" et senteurs de ponts de bateaux trempés par l'eau salée.
Bernd Kistenmacher est de retour comme à l'avant de la proue d'un galion, fier et conquérant. Il utilise ses plus beaux atours, ses nappes, ses solos implacables.La nappe s'enfonce dans la brume pour laisser la place à une angoissante progression tenue par un battement de cœur, tempo de la vie, de l'espoir dans un monde immense et enivrant composé de sons étranges. Bernd est un compositeur et ce depuis la nuit des temps saura-t' il dire. Mélomane averti durant les deux premières décades de sa vie, il utilisera les trois suivantes pour s'exprimer via sa musique. Tel un petit Poucet sidéral, il jalonnera son chemin de dix huit petits cailloux blancs.
Bernd est un battant. Il aura livré de belles batailles et en aura perdu d'autres. Mais celle ci, celle qu'il est en train de mener en ce moment avec cet album est splendide. Elle a le goût de la survie, structurée et imposante, à l'image de ce très beau morceau "In Face of Saturn", comme une marche régulière donnée donc par un rythme imposé. Bernd est dans son élément avec sa lutherie. Il joue avec un plaisir sans borne avec l'électricité et les résultats de ses ondulations au travers de ses claviers autant vintage que très récents. Sa musique est entre mille reconnaissable : évolution, solos, strates pures de sons clairs, expressifs et vivants, de longues pièces oscillant entre 12 et 19 minutes de musique.
Fer de lance de la Berlin School, Mr Kistenmacher est dans cet album au top de sa forme. Moins froid et moins chirurgical que certaines images qu'un jeune public peut se faire de cette musique instrumentale, Bernd prouve une nouvelle fois sa capacité d'introduire dans ses paysages sonores des émotions très fortes. Il est indéniable qu'il est le plus grec de tous les musiciens Berlinois.
Son amour et son respect pour le grand maître Vangelis Papathanassiou, ainsi que son talent de compositeur et de pianiste, lui permettent de proposer tout au long de cet album aux effluves très "Soil Festivities", une qualité hors norme. Ainsi dans l'utilisation de solos très distincts et hauts à la manière des trompettes de Jéricho très célestes ou bien à la façon de fonder la trame de ses compositions en usant une ligne de basse très stable et rassurante, Bernd a les pieds sur terre et la tête si haute dans les cieux. Peu d'entre eux savent le faire... Ah si ! Son ainé : un autre Berlinois né en 1947 !
"Colliding Stars" est mon morceau préféré. Extrêmement bien monté, il n'y a pas un moment de mou : des chœurs à faire fondre la banquise tout en vous glaçant de respect, des légères séquences très aigües qui vous pétrifient sans appel, un roulement de tambour belliqueux, une profondeur abyssale. Le ton est donné avec cette trame germanique à souhait : petites clochettes à la "Mirage", discrètes et insistantes. Ce morceau est bizarrement relaxant : une induction, une coulée de plaisir, respect !
Puis arrive un grand morceau : "Eternal Lights", le plus cinématographique de l'album. Il a toute la profondeur d'un piano à queue, les chœurs, un thème imparable que l'on pensait possible que dans l'imagination de monstres comme Mark Isham, Trevor Jones et Hanz Zimmer, une légèreté irlandaise ou écossaise, une sensibilité aussi très proche comme l'un de nos compositeurs français, Bertrand Loreau (un autre qui a tout compris de Vangelis). Il est un de ces morceaux majeurs qui s'insère et s'incruste dans nos mémoires aux capacités insondables mais qui, à la moindre émotion, saura arriver en fond sonore instantanément. Jeu de clochette et de cloches dans un lointain brumeux, une nappe à la "Full Circle" de Colin Towns pour clôturer ce chef d'œuvre.
Et enfin, "Living between Asteroïds" (20 minutes) part sur les chapeaux de roues. Imaginez "Won't get fooled again" des Who servant au générique d'une série connue actuelle : "Les Experts".
Piano électrique nerveux, tempo à fond, dans un style quasi disco, véritable mur sonore puissant et lancinant qui pourrait en repousser certains je l'admets, mais en insistant encore et encore on parvient à découvrir toute la virtuosité pianistique de Bernd s'éclatant comme un fou sur son clavier, rapide, juste totalement survolté. Avec le tempo dans le dos, comme pulsé à la façon d'une boule de flipper entre les bornes électriques comme une énorme boule à facette Glitter (vaisseau spatial scintillant) tiltant sur les astéroïdes, je vois bien le clip là les gars : c'est brillant, plein de paillettes et ça booste !
Enfin, passée cette intro flashy, des nappes prennent le relais de cette frénésie jouissive, le piano va bien toujours et l'on retrouve la belle ligne de basse que Bernd aime depuis "Wake up in the sun" ou "Kaleidoscope", imparable ! C'est le Gene Simmons (bassiste de Kiss connu pour la longeur de sa... langue !) de la Berlin School (imaginez Bernd maquillé... sic...). Puis on retourne donc à une musique plus ambiante pour mieux revenir au tempo ! C'est un excellent mariage du chaud et du froid ! Bernd nous prouve tout son humour germanique dans ce morceau ! Véritable disco-mobile survolté qui monte au paroxysme éjaculatoire pour terminer sur un son d'orgue ENORME très "The Who" ! C'est superbe, décalé, gonflé, plein de testostérone, une belle claque dans la gueule !
Fermez les yeux et imaginez l'ambiance de "Phantom of the Paradise" de Brian de Palma. On y est ? Merci Bernd !
Un grand coup d'éponge plus tard : un piano seul, profondeur sonore d'une douce reverb... et ce sublime thème : 3 minutes 22 que l'on voudrait éternelles...
Transformation de nos émotions, illusions et espoirs, en un son des fines lamelles de fer de ces petits orgues de barbarie en ferraille.
Dernier vestige musical revenu de là-haut ?
Et je pleure...

Olivier Bégué > 25-01-10
Celestial Movements - Bernd Kistenmacher - real. : MellowJet |